L'Allier Agricole 26 juin 2019 à 11h00 | Par Propos recueillis par C.Rolle

Cash Investigation, Limagrain rétablit la vérité

La dernière émission de Cash Investigation consacrée aux légumes et aux blés destinés à la fabrication de baguettes ou de pains de mie attaque Limagrain et les grands groupes semenciers.

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Pascal Viguier, président de Limagrain.
Pascal Viguier, président de Limagrain. - © DRAA

Le reportage portait notamment sur la perte de qualité nutritive des tomates, la standardisation des semences, l’évolution des variétés de blés ainsi que l’hypersensibilité au gluten. Des thèmes sur  lesquels le conseil d’administration de Limagrain, par la voix de son président Pascal Viguier, souhaite réagir et rétablir la vérité.

Cash Investigation accuse Limagrain d’utiliser de la main-d’œuvre infantile pour les besoins de sa production en Inde. Que répondez-vous ?

D’abord et avant tout, il est important de dire que Limagrain proscrit le travail des enfants. Il faut distinguer deux cas dans cette question : les salariés qui travaillent dans les sites de Limagrain et les agriculteurs qui travaillent pour les sous-traitants pour produire des semences. Dans le premier cas, il n’y a pas de travail des enfants en dessous de 16 ans conformément à la réglementation de ce pays. Dans le second cas, la sous-traitance est régie par un contrat de production dans lequel est intégré un cahier des charges prohibant le travail des enfants. Limagrain travaille en lien avec une ONG chargée du suivi de cette question. Nous avons actuellement 27 personnes en Inde en plus de nos deux responsables des programmes sociaux qui vérifient le respect du cahier des charges ; et nous avons démarré des audits externes depuis l’été 2018. En cas de dysfonctionnement, les équipes de Limagrain retirent immédiatement les enfants des champs, sensibilisent les producteurs pour leur rappeler les règles et actionnent de nouvelles vérifications. À l’issue de cette procédure, si rien ne change, des sanctions sont appliquées allant jusqu’à la perte du contrat du producteur. Même si avec nos partenaires locaux nous veillons quotidiennement à ce qu’il n’y ait pas de main d’œuvre infantile présente dans la production, il arrive que nous passions à travers les mailles du filet. La dernière étude datant de 2018, conduite par une ONG sur l’ensemble du secteur fait état d’un taux de 0.02% de non-conformité par rapport à la présence d’enfants. Bien évidemment, notre objectif est d’atteindre 0% et nous ne baissons pas la garde.

Quelle est votre réaction sur la question des rémunérations de vos salariés et des femmes indiennes qui travaillent pour vos sous-traitants ?

Tous nos salariés en Inde perçoivent une rémunération égale ou supérieure aux minimas légaux partout où nous sommes implantés ; cette rémunération est complétée par des avantages sociaux.  Nous avons d’ailleurs transmis les grilles de rémunération visées par un expert-comptable local à Cash Investigation mais celles-ci n’ont pas été reprises au montage.

Nos sous-traitants, sont rémunérés de façon à pouvoir payer leurs salariés conformément à la réglementation. Toutefois, nous ne sommes pas aujourd’hui en mesure de contrôler que ces sous-traitants versent effectivement ces niveaux de rémunération à leurs salariés. Cette problématique est un sujet de travail en cours avec l’ONG ICN et d’autres acteurs du secteur dont les pouvoirs publics.

Le reportage évoque des ambigüités concernant l’inscription de certaines variétés Limagrain au catalogue officiel des semences. Pouvez-vous nous préciser  comment cela fonctionne concrètement ?

Le système Limagrain est conforme à la réglementation du système des variétés à usage industriel réservé. Limagrain reste propriétaire de la semence et la met à disposition de ses adhérents qui s’engagent dans la production et la livraison. Ces variétés réservées représentent 12 000 ha sur 22 000 ha de la zone de production Limagrain, soit 453 adhérents sur 2000. L’objectif est d’avoir des variétés avec des caractéristiques particulières, adaptées au processus industriel, capables de valoriser la production. Cela permet d’obtenir une marge améliorée par rapport à une variété standard. Sur 5 M ha de blé en France, les variétés réservées de Limagrain ne représentent que 0,2%.

Ces semences ne sont pas inscrites au catalogue officiel national mais figurent sur une liste autorisée dite VUIR, Variété à Usage Industriel Réservé. Elles font partie d’un programme de recherche spécifique pour la région et la Limagne en particulier, financé à hauteur de
800 000 € par Limagrain. Notre objectif étant de promouvoir des variétés adaptées localement afin de maintenir l’agriculture en Auvergne sur des exploitations de taille moyenne (80 ha en moyenne). Cette démarche n’est pas simple à comprendre par le grand public, notamment pour Cash Investigation qui voit ici un détournement de la réglementation et la nécessaire inscription des variétés au catalogue officiel.

En prenant l’exemple de la tomate, le reportage accuse les semenciers, notamment Limagrain, d’avoir mis au point des semences potagères totalement standardisées. Que répondez-vous à cette accusation ?

Les sociétés du Groupe Limagrain proposent 759 variétés de semences de tomates dont les qualités nutritionnelles sont très différentes les unes des autres. Elles sont sélectionnées, produites et vendues dans divers pays pour répondre aux attentes des producteurs et des consommateurs de chaque contrée ; on ne va pas sélectionner des tomates au Brésil pour un marché indien par exemple... Il n’existe pas un mais plusieurs sélectionneurs dans le monde pour répondre aux différentes demandes des agriculteurs et des consommateurs ; on compte ainsi près de 5000 variétés de légumes.

Pour revenir à la tomate, entre tomate standard, en grappe, tomate cerise, de couleur rouge, jaune ou celles cultivées sous serre, en plein champ ou à plat…la diversité est particulièrement importante avec 40 types différents. On est donc bien loin de la standardisation évoquée dans le reportage ! Au contraire, nous sommes davantage sur la voie d’une multiplication et d’une segmentation amplifiée des variétés. Cette évolution est d’ailleurs propre à d’autres productions ; à titre d’exemple dans les années 1970 nous avions une à deux variétés de maïs, aujourd’hui nous en comptons près de 130.

Qu’en est-il de la perte de qualité nutritive des tomates évoquée par la journaliste de Cash Investigation ?

Les agriculteurs produisent ce que leurs clients leurs demandent. Et la demande sur un même produit évolue au fil des années. Dans les années 80, l’attente sociétale -dont celles des distributeurs- portait davantage sur le rallongement de la durée de conservation de la tomate que sur ses qualités organoleptiques. Aujourd’hui la tendance s’est inversée. Le consommateur souhaite plus de goût. Nous avons donc mis en place un programme de sélection en rapport avec cette attente, mais cela prend du temps avant que le producteur puisse bénéficier des nouvelles variétés. Cette notion de temps est d’ailleurs mal appréhendée par le consommateur qui pense que du jour au lendemain, l’agriculteur peut modifier complètement et sans délai sa production et ses itinéraires culturaux.

La sélection variétale est-elle responsable de l’augmentation de l’hypersensibilité au gluten ?

Le gluten est une protéine naturellement présente dans le blé ; on ne peut pas cultiver du blé sans gluten. Pour faire du pain, il faut des blés dont la teneur en gluten protéines est adaptée aux besoins du boulanger. Selon les conditions climatiques, le producteur doit adapter son itinéraire technique. L’année où les rendements en blé sont faibles, le taux de protéine sera élevé, en revanche il sera faible dans les années à plus fort rendement.  5% de la population est aujourd’hui intolérante au gluten et sur ces 5%, 2% souffrent de la maladie Cœliaque. Une frange de consommateurs s’est, par ailleurs, emparée de la question et, par choix personnel, convertie au « sans gluten » incitant alors l’industrie agro-alimentaire à développer un marché spécifique. De fait, le gluten s’est installé dans les débats. Il faut rappeler que les pains d’aujourd’hui sont certes différents et plus variés que les pains d’autrefois mais leur teneur en gluten est la même depuis des décennies. Chez Jacquet, les pains sont fabriqués à base de mélanges de farines et les maquettes sont systématiquement réadaptées en fonction des conditions de production de l’année afin d’ajuster les recettes aux attentes des consommateurs. Le taux de gluten des pains de mie ou pains pour les hamburgers Jacquet est dans la moyenne du marché.

Le traitement qui a été fait sur Limagrain vous paraît-il légitime au regard de vos concurrents semenciers mondiaux ?

Première chose : Limagrain est une coopérative semencière, ce n’est pas un agrochimiste comme le laisse entendre le reportage. Deuxièmement, vis-à-vis des autres acteurs internationaux, notre fonctionnement est singulier. Limagrain est un groupe semencier privé, contrôlé par une coopérative française, elle-même gérée par un conseil d’administration composé d’agriculteurs adhérents. Tous les actionnaires de Limagrain sont des adhérents de la coopérative Limagrain. Ce sont des usufruitiers et non des actionnaires. Le groupe Limagrain n’est donc pas opéable !

Autre particularité : notre chiffre d’affaires n’a aucune commune mesure avec ceux des autres acteurs mondiaux. Sur la partie semences il est de 1,6 milliard chez Limagrain et entre 5 et 10 milliards chez nos concurrents. Notre priorité est d’apporter du travail et du revenu à nos adhérents sans rentrer dans une démarche visant à maximiser le profit.  Qui aurait pensé que Monsanto n’existerait plus aujourd’hui et que l’entreprise serait reprise par une autre multinationale agrochimiste ? Limagrain n’est pas du tout dans la même stratégie. La coopérative œuvre davantage pour son indépendance au service des agriculteurs adhérents. C’est d’ailleurs tout le sens donné à travers la construction de filières en céréales pour rechercher de la valorisation.

 


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